Les fastes de l’Ordre de Léopold au point de vue civil

Voici une conférence très intéressante publiée dans la revue catholique des idées et des faits du 25 juin 1937. Cette conférence a été donnée par le M. le Baron Paul Verhaegen, au Palais des Académies, à l’assemblée générale statutaire de la Société de l’Ordre de Léopold, groupant tous les titulaires (civils et militaires) de l’Ordre.

Chevalier de l’Ordre de Léopold

Les fastes de l’Ordre de au point de Léopold au point de vue civil

I

L’Ordre de Léopold envie la bonne fortune de la « Légion d’Honneur » qui possède à Paris, le long du quai d’Orsay, un palais édifié en face de la Galerie du Louvre où l’immortel pinceau de Rubens a déroulé les fastes du règne de Henri IV et de Marie de Médicis. Si votre Ordre avait eu une demeure analogue, quelle occasion magnifique les parois de l’édifice auraient donnée à un grand artiste!

Il y aurait déployé la force de sa conception, la vigueur du dessin, la richesse du coloris dans une série de fresques grandioses. Comme fond de tableau, les principaux aspects de notre histoire depuis 1830. D’un côté, une série de groupes consacrés aux décorations militaires déjà prévues par la Constitution et qui sont à la base de la loi organique de 1832. D’un autre côté, les mérites civils, non moins dignes d’évocation.

Au premier plan, quatre figures se seraient détachées, celles des quatre « Grands Maîtres » ayant présidé aux destinées de l’institution : nos quatre Souverains!

Léopold Ier, le sage, auquel revient à aussi juste titre qu’à Philippe le Bon l’épithète de Conditor Belgii. Il a introduit et fait respecter la Belgique dans la société des nations, soit ennemies, soit jalouses. Il a doté le pays des organes de la vie parlementaire, en ménageant habilement une opinion publique que les lois veulent être souveraine et le prestige d’une autorité indispensable parce que responsable devant l’histoire.

Léopold II, le génial bâtisseur, qui s’est dépensé en enrichissant nos villes d’aspects monumentaux, en améliorant nos voies publiques, en donnant à sa patrie parfois peu compréhensive une colonie admirable, et en obtenant à force d’efforts, à la veille de sa mort, le vote de la loi militaire destinée à assurer le salut de notre nationalité.

Albert Ier, modèle des princes aimés et vénérés, poussant l’esprit du devoir jusqu’à l’héroïsme, et qui, après avoir soutenu l’honneur et l’esprit national pendant quatre années d’épreuves inouïes, a déployé autant de volonté, d’intelligence et de bonté à panser les plaies causées par une guerre affreuse.

Léopold III, enfin, le noble héritier d’une lignée prestigieuse, dont il continue les talents et les vertus, et qui, tout récemment, a vu se resserrer encore dans la communauté d’une douleur qui l’unissent à son peuple.

En voulant bien se faire représenter à cette réunion, Sa Majesté daigne manifester l’intérêt qu’Elle porte à une institution appelée tout à la fois à affirmer l’autorité du Gouvernement dans un pays libre, et à provoquer aussi l’usage de toutes les libertés publiques en faveur du bien commun.

Aussi, vous ne serez pas surpris d’entendre que séduit par sujet, j’ai accepté sans hésité de venir vous en entretenir. Ebloui par l’ensemble des mérites à rappeler et à placer dans un cadre superbe, j’ai eu la témérité de m’incliner devant les instances de votre aimable président. Tout en lui témoignant ma gratitude pour les paroles de bienvenue qu’il vient de m’adresser, et en faisant des réserves à l’égard d’éloges dus à une courtoisie bien connue, j’avoue toute ma faiblesse et les illusions que je me faisais sur mes forces. Quand m’est apparue l’étendue de la tâche, j’ai dû reconnaître toute l’insuffisance de mes moyens, tant est vaste la matière à traiter.

Pour celui qui veut étudier la vie de l’Ordre durant cinq années d’existence, trois sources s’imposent :

A. Le Livre d’or de l’Ordre publié par Veldekens en 1859, complété vers 1861, et suivi d’une liste générale publiée en 1863 par l’Almanach royal. Ces tableaux correspondent à peu près au règne de Léopold Ier, décédé en 1865 ;

B. Les listes des années 1863 à 1904.

C. Le beau volume publié en 1932 à l’occasion de la fondation de votre société, et renfermant les nominations faites depuis la guerre.

Il nous manque ainsi la liste de 1904 à 1919, et celle toute récente de 1932 à 1937.

Il faudrait un travail de bénédictin pour d’abord combler ces lacunes, et ensuite, après avoir réuni environ 75.000 nomination , en découvrir les motifs. Chose impossible après 1863, parce que d’une part beaucoup de dossiers ont disparus des archives ministérielles souvent transportées et remaniées, où d’ailleurs beaucoup de pièces ont été enlevées, et parce que quand l’Ordre prit son plein développement, on renonça à insérer dans les nominations dans le Moniteur les motifs déterminants de la décision royale.

L’embarras de l’historien se double ici de la richesse extrême des éléments à mettre en œuvre, de la multiplicité des titres et de la variété des talents récompensés. Sans doute, votre Conseil a allégé mes devoirs. Il a prié le lieutenant général Tasnier de vous exposer, l’année prochaine, les fastes militaires de votre Ordre. Compétence, érudition, talent oratoire, tout assure à ce tableau de demain le plus légitime succès, et j’envie même l’orateur appelé à dérouler devant vous les gloires de 1830, la lutte ingrate de 1931, les belles campagnes du Mexique et du Congo, et surtout les héroïsmes de la guerre, aussi bien la bataille sur la Meuse, à Haelen, devant Anvers ou sur l’Yser, que la lutte obstinée, obscure et quotidienne à l’intérieur même d’un pays conquis peut-être par la force brutale, mais resté insoumis jusqu’au jour de la délivrance.

Contraint de me limiter, même au point de vue civil, je me propose de vous entretenir uniquement du règne de Léopold Ier, c’est-à-dire des trente-deux premières années de l’existence de l’Ordre. C’est qu’en effet, pour les périodes suivantes, je me serais exposé à deux reproches d’égale importance : d’abord, je ne me serais pas pardonné de faire un choix parmi des noms assurément méritants et encore connus ou familiers à beaucoup de mes auditeurs. Et puis, n’étais-je pas exposé à commettre cette balourdise qu’un homme d’esprit déclarait être pour les auditeurs un supplice intolérable, entendre dire très mal quelque chose qu’ils connaissent très bien ?

En réalité, l’histoire des règnes récents, vous les connaissez à merveille. Soit que les plus âgés de mes auditeurs l’aient vécue ou en aient connu par ouï-dire les personnages importants; soit surtout que vous l’ayez écrite vous-même, par vos travaux, par vos dévouements, par votre sang ou vos deuils.

L’âge mûr de la Monarchie nous échappera ainsi, et je le déplore. Nous ne pourrons saluer ici l’évolution des institutions parlementaires ni les progrès moraux et matériels de la fin du XIXe siècle, ni la période de la guerre marquée par tant de grandeur dans les sacrifices et tant de beautés morales. Nous ne pourront pas applaudir à la stupéfiante résurrection d’un peuple ruiné, exsangue, privé de ses meilleurs travailleurs, et qui cependant en quelques années a vu rendre des toits à ses villes et à ses villages, la fertilité à ses champs, et à ses usines une fécondité merveilleuse.

De ces efforts prodigieux, Messieurs, vous êtes les témoins avertis et les artisans principaux. Votre présence et votre mémoire suppléeront à un silence qui me pèse plus que je ne puis le dire. Je veux toutefois faire appel à un témoignage que nul ne songera à récuser. C’est devant votre distingué, président, le comte de Broqueville, ministre d’État, que je m’incline, en rappelant combien est mérité le Grand Cordon de l’Ordre qu’il porte depuis plus de seize ans. Conseiller provincial,membre de la Chambre des Représentants dès 1892, Premier ministre en 1911, il a la gloire de préparer en qualité de ministre de la Guerre l’armée qui va défendre l’Yser. Pendant quatre années, il dirige le Gouvernement du Havre, et c’est encore en brillant second, ministre de l’Intérieur, qu’il coopère au Gouvernement réparateur, y entrant en novembre1918. Il sera à nouveau Premier ministre de 1932 à 1934. Son nom personnifie cinquante ans du plus pur dévouement uni aux qualités les plus appréciées du caractère. Il est le résumé vivant de votre histoire, de celle de l’Ordre entier, se confondant avec celle de toute la Belgique.

II

Comme on l’a dit lorsque Napoléon rétablit les distinctions honorifiques, elles ont un double but : récompenser les services rendus et provoquer l’émulation qui en procurera de nouveaux.

Au moment où entra en vigueur la loi du 11 juillet 1832, dont le vicomte Terlinden vous a retracé les origines avec tout le savoir qui lui est connu, de bien lourdes charges pesaient sur la Monarchie comptant à peine une année d’existence. Que de difficultés à l’extérieur et à l’intérieur, dans le monde des nations ces deux ordres et dans le cercle des frontières mal assises! A ces deux ordres de préoccupation du pouvoir, les décorations de Léopold allaient répondre avec sagesse et aussi avec une efficacité remarquable. C’est ce que l’examen des principales nominations de l’époque nous démontrera péremptoirement.

Nous les examinerons, si vous le voulez bien, d’abord au point de vue international, qui ne nous retiendra pas longtemps, puis au point de vue intérieur ou national.

Celui-ci nous amènera à considérer successivement, selon le plan tracé par la Constitution : les Chambres; le Pouvoir ministériel; la Magistrature; l’Administration locale; le point de vue intellectuel et moral (culte, enseignement, bienfaisance, arts, sciences, lettres); enfin, le point de vue économique (agriculture, industrie, commerce).

* * *

Quelques mots avant d’entamer cet examen systématique.

Une réserve extrême marque les débuts de l’Ordre. Aucune nomination en 1832. C’est seulement en janvier 1833 que paraissent les deux premières nominations; une centaine paraissent durant l’année : plus de soixante concernent des étrangers, vingt-huit sont attribuées à l’armée, quatre seulement à des Belges civils. On voit par là qu’avec sagesse le Gouvernement s’abstient de prodiguer l’Ordre, dont il sauvegarde le crédit. Le nombre des nominations, faites principalement en France, se justifie par le mariage que le Roi vient de contracter avec la princesse Louise d’Orléans. Les décorations accordées à l’armée et à la garde civique sont le prix d’actes de vaillance incontestable. Elles permettent d’ailleurs de récompenser des mérites civils, tels que ceux du très populaire baron d’Hooghvorst, commandant en chef des gardes civiques du Royaume, et du ministre de la Guerre général baron Evain.

Les quatre Belges nommés à titre civil sont : en janvier, Rouppe et Legrelle, bourgmestre, de Bruxelles et d’Anvers, tous deux anciens membres du Congrès et membres de la Chambre des Représentants, et décembre les peintres Wappers et Verboeckhoven.

Des applaudissements accueillirent ces nominations, et Rouppe comme Legrelle furent réélus députés lorsque, conformément à la loi, leur sièges furent déclarés vacants par suite des décorations qu’ils acceptèrent.

Rouppe avait fait oublier dans son âge mûr les erreurs de sa jeunesse. Diacre hollandais, élève de l’ancienne Université de Louvain, il avait offert ses services aux conquérants français, et servi l’envahisseur aux jours sombres de la petite Terreur, fermant l’Université, confisquant les biens du clergé, s’acharnant à traquer les prêtres et les fidèles attachés à leur culte et à la liberté, s’enrichissant en achetant de beaux biens nationaux à l’aide d’assignats sans valeur. Mais, devenu maire de Bruxelles sous le Consulat, il avait défendu avec courage deux négociants accusés à tort par la police de commercer avec l’Angleterre, et il les avait fait libérer de la prison. Un ordre du Gouvernement fit enlever les deux négociants qui furent menés à Paris. Rouppe fut révoqué de ses fonctions, puis exilé à trente lieues de Bruxelles. Comme une place de juge de paix devenait vacante, les électeurs bruxellois, toujours prêts à l’opposition, la confièrent à l’exilé. Après plusieurs mois, le Gouvernement consentit, à pardonner et permit à l’élu de venir occuper son siège. Rouppe s’y distingua. Une des plus chaudes recommandations qui lui valurent sa grâce émana de Mgr de Roquelaure, archevêque de Malines. Sans doute l’ancien diacre avait gardé en un endroit secret quelques souvenirs de son ancien état. L’Empire lui confia les fonctions d’inspecteur des prisons, qui lui permirent de rétablir l’ordre dans la vaste maison de force de Vilvorde, où régnait une mortalité effroyable. Nommé bourgmestre de Bruxelles en 1830, il avait rendu les plus signalés services en faisant respecter la vie et la propriété de chacun par les avancés, amis des troubles, et en maîtrisant l’épidémie de choléra en 1832.

Legrelle, banquier à Anvers, avait accepté les fonctions de bourgmestre en 1831, et il le restera durant seize ans, à un moment critique où la population, accablée par la disette due au chômage et aux ruines causées par la Révolution, souffrait des charges militaires entraînées par le siège de la citadelle, puis fut cruellement éprouvée par le choléra. Legrelle avait réussi à maintenir l’ordre et à enrayer l’épidémie, non sans sacrifier les intérêts de sa banque.

* * *

L’année 1834, durant laquelle le calme se rétablit, ne vit que quarante-cinq nominations, dont deux seulement attribuées à des Belges civils, tous deux gouverneurs de province cessant leurs fonctions.

Une remarque importante s’impose dès l’abord : le respect du Gouvernement pour sa prérogative nouvelle s’atteste par le choix des grades conférés. Ce sont de simples croix de chevalier qui sont donnée aux généraux d’Hooghvorst et Evain ou aux gouverneurs, comme du reste nous les verrons sur la poitrine de citoyens éminents à divers titres, membres en vue du Congrès, magistrats, ministres, chefs de l’armée ou de la magistrature.

III

A côté des deux bourgmestres, des deux artistes et des quelques officiers décorés en 1833, ce sont les étrangers qui forment le très grand nombre des élus de la première année. Et c’est justice! Le roi des Français Louis-Philippe, les princes de sa maison, les ministres qui l’entourent, tels que Sébastiani, Soult, Pasquier, Broglie, plus tard Thiers et ses collègues, puis les Anglais, les lords Russel et Durham. La série va s’élargir, surtout après les traités de 1839 assurant définitivement l’indépendance et la neutralité garantie de la Belgique. Bientôt la secousse de 1848 permettra au roi Léopold de triompher des dernières antipathies de la Russie et des Pays-Bas. Voici l’Ordre conféré à l’empereur du Brésil en 1835, au prince consort d’Angleterre en 1839, au roi de Sardaigne en 1840, au roi des Pays-Bas en 1849, et bientôt à l’empereur Napoléon III, sans compter de nombreux souverains de moindre importance.

IV

Si nous envisageons l’intérieur du pays, nous rencontrons les membres des deux Chambres le contingent le plus important de décorés civils. N’est-ce pas mille fois fondé? En très grand nombre, les anciens membres du Congrès se retrouvèrent parmi les élus du corps électoral, qui leur témoignait avec empressement la reconnaissance de la Nation pour leur conduite sage et ferme durant les débats de la Constituante.

Parmi les congressistes, nos regards sont frappés par le chanoine Andries, Barbanson, Béthune, l’abbé De Foere, J. De Le Haye, chanoine De Haerne, J.-F. Gendebien, Delfosse, comte Félix de Merode, d’Elhougne, de Quarré, de Stassart. Du Bus, baron d’Huart, Fallon, Jottrand, Le Hon, Pirmez, Alexandre et Constantin Rodenbach, l’abbé Verduyn, Meeûs, Goethals, Van Hoobrouck de Mooreghem.

D’autres parlementaires ne sont entrés dans la vie publique qu’après la dissolution du Congrès. Ils ont mérité la reconnaissance nationale et une notoriété dont je n’ai pas à justifier les fondements. Tels Jules Anspach, le prince de Chimay, Auguste Orts, de Garcia, Osy, de Tornaco, Defuisseaux et bien d’autres.

Arrêtons-nous à trois personnalités dont la carrière avait commencé déjà au XVIIIe siècle par un dévouement remarquable aux intérêts de leurs concitoyens.

Le baron Van Hoobrouck de Mooreghem avait fait partie des Etats de Flandre en 1789 et du Congrès belge de 1790 : en 1793, pour avoir revendiqué les droits des Belges à la liberté, il avait été jeté en prison par l’armée de la Convention, mené à Paris, et libéré seulement en 1795. Sous ‘Empire, il avait refusé son concours aux envahisseurs, et ses compatriotes lui avaient su gré de cette attitude. Ils l’élurent au Congrès en 1830 et ensuite au Sénat.

Jean-François Gendebien, qui siégea au Congrès avec deux de ses fils, avait aussi fait partie du Congrès de 1790, où il avait défendu jusqu’à la fin la nationalité belge trahie par les puissances étrangères. S’inclinant devant la conquête, il avait accepté un siège au Corps législatif sous l’Empire et avait pris une part considérable à l’élaboration de la loi de 1810 sur les mines, dont les dispositions les plus sages furent dues à son initiative. Il allait achever sa longue carrière en présidant avec autorité le tribunal de Mons.

Enfin, Pirson, également membre du Congrès de 1830, où il fut envoyé par les habitants de l’ancien duché de Bouillon, avait lutté aussi en 1793 contre l’envahisseur français.Il avait, au risque de sa vie, osé se rendre à Paris pour réclamer l’indépendance de sa petite patrie, en invoquent les doctrines des révolutionnaires français sur la souveraineté des peuples. Il s’était entendu répondre par le farouche Merlin de Douai que « l’indépendance du duché de Bouillon n’était qu’une supposition ». C’était le même juriste qui disait rudement en 1795 aux Belges formulant la même réclamation : « Le vœu d’un peuple c’est son intérêt » Pirson, heureusement, échappa à la guillotine que des franchies moins audacieuse méritèrent en grand nombre. Et de longs mandats politiques témoignèrent la reconnaissance populaire envers ce patriote courageux.

* * *

Parmi les parlementaires étrangers au Congrès, quelques personnages frappent au point que je me reprocherais de ne pas citer les particularités qui se rattachent à leur nomination.

Le premier grand cordon de l’Ordre qui décora un Belge fut accordé à un membre particulièrement distingué du corps diplomatique, futur membre du Sénat, dont il devait diriger les débats en qualité de président pendant plus de trente années, je veux dire S. A. le prince de Ligne. Le châtelain de Belœil avait représenté le Roi en 1938 au sacre et au couronnement de la reine Victoria, et il s’était acquitté de sa mission avec une distinction et une dignité auxquelles rendit hommage un arrêté royal du 16 juin 1838. Sans parler de la brillante carrière politique du prince, différentes occasions attestèrent de sa part combien était grand « le dévouement de la maison de Ligne envers la Belgique », pour parler comme le ministre comte de Theux dans une dépêche du 3 juillet 1838. Au retour de Londres, en entrant dans l’Escaut, comme le capitaine refusait de passer sous les canons hollandais sans abaisser au préalable le pavillon belge, l’ambassadeur exigea le maintien des couleurs nationales, à côté desquelles flottait sa bannière personnelle, et cette fière attitude fit taire toute démonstration hostile. Un peu plus tard, envoyé à Pétersbourg pour représenter le Roi au couronnement du tsar Alexandre II en 1856, le prince de Ligne se vit offrir un grand cordon de rang inférieur à celui qui était offert à l’ambassadeur de l’empereur Napoléon III. Il refusa cette distinction en faisant valoir que son rang diplomatique exigeait un traitement égal à celui que l’on accordait à un autre ambassadeur, et que sa position sociale, sa position politique dans son pays, et les traditions et le rang de sa famille ne lui permettaient d’accepter que les premiers cordons des Souverains qui voulaient bien lui offrir une décoration. Toutes les instances des autorités russes ne purent le faire revenir sur sa détermination, qui fut hautement approuvée par le Roi et par le Gouvernement belge.

Roussel était en 1830 commissaire du Gouvernement à Louvain lorsque des émeutiers déchaînés massacrèrent le major Gaillard, officier hollandais, arrêté à Malines et ramené de force à Louvain. Roussel s’illustra en intervenant, dès qu’il le put, pour réprimer une abominable sauvagerie et en faisant abattre l’arbre de la liberté qu’il déclara déshonoré par ce forfait. Grâce à lui, trois des criminels furent condamnés à mort par la Cour d’assises. D’autres pays auraient peut-être célébré comme un acte d’héroïsme le fait des assassins et couronné ses auteurs.

Frère de Frédéric de Merode, si glorieusement tombé à Berchem sous les balles hollandaises, le comte Félix de Merode, ancien membre du Gouvernement Provisoire et du Congrès, puis membre du Sénat pour l’arrondissement de Nivelles, avait écarté en 1856 une promotion importante dans l’Ordre de Léopold parce qu’il se refusait à déranger ses électeurs pendant les travaux urgents de la moisson. Quand une mort soudaine l’enleva peu après, le Roi s’empressa d’adresser à la comtesse de Merode, avec l’expression de ses très vifs sentiments de condoléances, le grand cordon naguère offert au défunt, en demandant que cet insigne ornât au moins la dépouille mortelle du grand citoyen (1859).

Enfin, Barthélémy Dumortier, le célèbre patriote tournaisien, qui avait, le premier, arboré les couleurs nationales dans sa ville natale, sous les yeux des soldats hollandais, et non sans braver des coups de feu dont deux percèrent ses vêtements, fut créé chevalier en 1838. Mais l’arrêté ne visait ni ses services patriotiques éminents, ni sa participation éclairée aux débats parlementaires : il se fondait uniquement sur l’activité déployée par le député pour organiser la garde civique dans sa ville natale. On peut se demander si les vivacités oratoires du député ne l’avaient pas desservi, et penser que, voulant le décorer en dépit de ses marques d’une indépendance parfois ombrageuse, le Gouvernement avait préféré ne récompenser que les modestes services rendus dans la milice citoyenne. Peut-être, en invoquant des services militaires, voulût-on éviter une réélection?

C’était aussi un passé ancien, digne d’être préservé contre l’oubli, que le Roi rappela solennellement quand il créa grand cordon, en 1859, le duc d’Ursel, sénateur de Malines. Maire de Bruxelles sous l’Empire, ce gentilhomme avait rempli ses fonctions avec tact et dévouement, conciliant son serment de fidélité et ses devoirs d’administrateur avec son attachement à ses concitoyens. Plusieurs de ceux-ci lui durent la vie. En 1814 il avait été enlevé par les Prussiens qui suspectaient ses sympathies à l’égard du régime nouveau et qui l’emmenèrent en Allemagne, où de puissantes influences purent seules le faire libérer. Sans garder rancune aux alliés, il avait très utilement servi le royaume des Pays-Bas en dirigeant le ministère des Travaux publics pendant nombre d’années. S’inclinant devant la révolution, il avait regagné sa patrie, et s’était renfermé, au début, dans une abstention dictée par la délicatesse de ses sentiments à l’égard des malheurs et des serments prêtés. Dès que les traités de 1839 lui rendirent la liberté, il accepta de représenter au Sénat l’arrondissement de Malines, préludant ainsi à cette longue série de mandats sénatoriaux exercés par ses descendants pendant près d’un siècle, on sait avec quel éclat. Néanmoins, vingt ans s’écoulèrent avant qu’une décision, applaudie par tous, l’inscrivit parmi les grands cordons de l’Ordre. Il était le second Belge que cette haute distinction vint honorer. A côtés des vétérans, saluons les jeunes renommées ! Elles s’affirment par des talents de premier ordre qui promettent de superbes carrières.

Grand Cordon de l’Ordre de Léopold

Les représentants Malou, Frère, Rolin, Mercier, Pirmez, Bara, Noththomb, entrés dans l’Ordre à la fin du règne de Léopold Ier, seront les conseillers écoutés de Léopold II. Ce sont des parlementaires et ce seront aussi des ministres comme ceux dont je vais parler incessamment.

Frère et Malou seront tour à tour chefs du Cabinet, tous deux financiers autorisés s’illustreront spécialement, l’un en collaborant à la grande loi de 1846 sur la comptabilité de l’Etat, l’autre en supprimant les octrois, en instituant la Banque Nationale; on n’oubliera jamais la fière attitude de Frère quand il fallut résister aux exigences de Napoléon III en matière de douanes et à propos des chemins de fer du Luxembourg. Le bel ouvrage consacré au grand homme par l’un de ses plus distingués successeurs, M. Paul Hymans, ministre d’Etat, a mis en lumière ces luttes difficiles et l’importance des victoires remportées. Le baron de Trannoy a rendu un hommage non moins marquant à Jules Malou en publiant sa belle vie.

Jules Bara, debater incomparable, attachera son nom à la réforme du Code pénal et Pirmez à la loi sur les sociétés commerciales, deux législations de grande valeur, demeurées debout après une longue expérience.

J.-B. Nothomb, enfin, a acquis une juste notoriété en faisant voter la sage loi de 1842 sur l’enseignement primaire, loi longtemps admirée.

Si nous passons à la sphère administrative, nous rencontrons les plus beaux noms de notre histoire intérieure, je veux dire presque tous les bons citoyens qui ont appliqué leurs efforts à construire ou à développer la maison familiale de la nation belge.

Voici les ministres. Ils sont une quarantaine, méritant les insignes de l’Ordre à plusieurs titres, patriotes de 1830, membres du Congrès et des Chambres, officiers d’élite, magistrats distingués, administrateurs éclairés. Impossible de les mentionner tous.

Je rappelle seulement, outre ceux que je viens de citer, les premiers organisateurs de notre armée: Chazal, de Brouckère, Evain, Goethals; les créateurs de nos Finances, Coghen, Mercier, Liedts, d’Huart; les gardes des sceaux, Raikem d’Anethan, Leclercq, Faider, de Haussy, Teich; les chefs du ministère de l’Intérieur de Theux, Rogier, Van de Weyer, de Decker; et ceux du ministère des Affaires étrangères Dechamps, Goblet, de Briey, de Muelenaere, Lebeau, Vilain XIIII.

Lebeau, homme d’ordre, orateur prestigieux, a sauvé l’indépendance de notre pays aux jours sombres où l’émotion populaire refusait de s’incliner devant les décisions de l’Europe et où sa froide raison et sa conviction communicative l’emportèrent sur opposition en apparence irréductible, quand il réussit à faire adopter les XVIII articles.

Van de Weyer, habile négociateur, député à Londres auprès des représentants de l’Europe, put non sans peine faire admettre par la diplomatie le respect de notre nationalité et procurer à la Belgique reconnue indépendante l’appui sincère et efficace de l’Angleterre et de la France, ces deux protectrices généreuses auxquelles nous conservons une reconnaissance que les événements d’hier et d’aujourd’hui ont encore doublée.

Vilain XIIII avait pris l’initiative du rachat des péages de l’Escaut, ce lourd tribut imposé par la Hollande au commerce anversois. Mais surtout, il fut célèbre par le mot énergique qu’il prononça au cours d’une discussion animée. Interpellé par des adversaires habiles et éloquents sur la conduite qu’il tiendrait vis-à-vis de Cavour et de Napoléon III, irrités des libertés dont usait la presse belge à leur égard et réclamant des mesures restreignant la liberté de la presse, il se leva soudain de son banc pour lancer un mot, un seul, qui sonna comme un coup de clairon et qui secoua toute l’assemblée; le « Jamais » qu’il proféra fut couvert d’applaudissements et imposa silence aussi bien à ses interpellateurs qu’au delà des frontières (7 mai 1856). Aux côtés des ministres, les diplomates de marque n’avaient pas manqué. Outre les envoyés extraordinaires de la première heure, tels que Lebeau, Van de Weyer, de Gerlache, je vois le baron de Rasse, qui tout jeune est accouru de Tournai à Bruxelles le 24 septembre 1830 pour amener dans la capitale des volontaires, des armes, des barils d’or et d’argent, et qui suivit ensuite la carrière diplomatique avec succès en débutant par Paris.

Le baron Beyens se distinguait déjà dans la carrière qui allait le mener aux plus hauts postes, et où un fils éminent continuerait admirablement le renom paternel.

Le baron Lambermont attire l’attention sur ses talents dès 1852 en attendant qu’il devienne l’âme de nos services diplomatiques et consulaires pendant plus d’un demi-siècle.

Firmin Rogier, Van Praet, Greindl donnent à notre jeune personnel l’exemple de vies consacrées à l’observation attentive et à l’étude approfondie des Cours étrangères et des problèmes européens. D’autres moins en vue peut-être, mais tout aussi méritants par des labeurs modestes et inlassables, réussissent à forcer des portes fermées ou à peine ouvertes par l’hostilité ou la défiance, tels que le comte de Jonghe en Russie, le baron de Norman au Mexique, Bosch au Chili, O’Sullivan à Vienne, du Jardin à Francfort et au Hanovre.

Nous avons déjà rencontré à titre d’administrateurs, MM. Rouppe et Legrelle, et aussi les gouverneurs Hennequin et de Puydt. Nombre de nominations analogues ont honoré nos provinces et nos grandes villes. Elles ont mis en vedette des citoyens dont l’époque postérieure a vu grandir le prestige et s’affirmer la notoriété.

Les gouverneurs sont souvent d’anciens parlementaires, tels que MM. de Baillet à Namur, De Jaegher à Gand, de Lamberts à Hasselt, de Macar à Liège, de Chimay à Mons, ou de Steenhault, de Stassart, de T’Serclaes, de Vrière, Dubois, Teichman.

Parmi les bourgmestres, échevins, fonctionnaires communaux, je rencontre, à Gand, le comte de Kerchove de Denterghem ; à Verviers, de Biolley; à Tournai, de Hulst; à Liège, Jamme, Piercot; à Charleroi, Lebeau; à Arlon, Rossignon; à Mons, Sirault; à Louvain, Van Bockel; à Namur, Zoude; à Bruxelles, de Brouckère, Blaes et le secrétaire Waefelaer, dont le nom rappelle un beau trait de courage. Le 19 septembre 1830, au moment où les passions écoutaient malaisément les conseils de la sagesse, une populace ameutée tentait de massacrer un officier de la garde bourgeoise soupçonné d’orangisme. Waefelaer disputa la victime à ses agresseurs en furie, et réussit à l’arracher à la mort, en préservant la révolution naissante d’une tache honteuse.

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Troisième pouvoir de l’Etat, égal aux deux autres, dont il est entièrement indépendant, le pouvoir judiciaire a vu reconnaître a vu reconnaître par de nombreuses distinctions les mérites de ses chefs. Parmi beaucoup ont déjà été cités à propos d’autres fonctions qu’ils ont remplies, tels que MM. Raikem, de Gerlache, Van Meenen, Faider, Leclercq. J’ajoute seulement quelques noms de caractère éminents à savoir : Balliu, Brixhe, de Bavay (le célèbre procureur général), baron de Hody, procureur du Roi à Bruxelles; Cloquette, Colinet, De Le Court, della Faille, Delebecque, de Longé, de Paepe, de Crassier, de Page, Grandgagnage, Joly, Plaisant, d’Andrimont, MM. les avocats Mascar, Dolez, Vervoort.

Que de noms dont la renommée est venue jusqu’à nous, souvent par une heureuse hérédité de talents et d’honorabilité qui les a perpétués! Je m’incline bien respectueusement devant ces travailleurs perspicaces, consciencieux autant que modestes, qui ont jeté les fondements de notre jurisprudence avec une sagesse que nous, leurs lointains successeurs, nous ne cessons d’admirer.

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Bien que proclamé entièrement libre par la Constitution l’enseignement fut dès le début l’objet des faveurs gouverne mentales. Libre ou officiel, donné dans les quatre Universités ou dans les collèges et athénées, il a vu récompenser dans ses principaux représentants toutes les disciplines qui intéressent l’humanité; l’histoire, avec Altmeyer, Arendt, Borgnet, Bormans, de Saint-Genois; la médecine, avec Craninckx, Guislain, Pigeolet, Seutin, Warlomont; le droit, avec Crahay, Haus, Laurent, Rutgeers, Thonissen; les lettres, avec Baron, Stassart, Lesbroussart; les sciences naturelles, avec Kickx, Stas, Van Beneden, Vans Mons.

Et encore dois-je me borner, car presque tout le corps professoral de l’enseignement supérieur, dont notre époque a connu beaucoup de personnalités éminentes, devrait défiler ici.

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En promettant la liberté des cultes, la Constitution a proclamé la volonté de la rendre effective. Elle a garanti aux ministres des divers cultes le traitement nécessaire à l’accomplissement de leurs fonctions. Pour le culte catholique, c’est-à-dire pour le très grand nombre, c’est l’acquittement de la dette sacrée contractée en termes exprès par les lois de 1789-1790, mettant les biens du culte à la disposition de la nation, sous prétexte d’aider celle-ci à payer la dette de l’Etat. Pour les cultes non reconnus en 1789, c’est la reconnaissance de l’utilité sociale de la religion. L’Ordre de Léopold a traduit fidèlement ces considérations générales.

Je souligne entre autres les abbés membres du Congrès, et en particulier le chanoine de Haerne, dont ma génération a vénéré la vieillesse et que nous vîmes, un jour, avec une respectueuse émotion, présider la Chambre des Représentants en qualité de doyen d’âge. A ses côtés j’aperçois S. Em. le cardinal Sterckx, les évêques de Namur, Gand, Tournai; MM. Vent, père et fils, pasteurs du culte protestant; Loeb, grand rabbin à Rruxelles; les abbés Carton et Triest, fondateurs d’œuvres d’assistance magnifiques, Willaert, qui a transformé l’église des Minimes en ambulance en 1830 et qui a déployé une vaillance surhumaine pour combattre les ravages du choléra en 1832 et en 1849.

Je note aussi un vicaire, M. Strail, qui sauvé tout un groupe de mineurs ensevelis par suite d’une explosion de grisou à Horloz en 1839.

Il m’est difficile de passer sous silence la figure sympathique et curieuse d’un ecclésiastique d’une longévité extraordinaire. Je veux parler de M. de Schoesiter, curé de Moerzeke, en Flandre. Ce respectable prêtre, âgé de cent et un ans en 1836, avait été nommé vicaire à Moerzeke en 1762 et curé en 1780. Il comptait septante-six ans de fonctions dans la même paroisse et devait en compter septante-sept, ou cent et deux ans de vie au moment de son trépas. Il avait connu neuf régimes politiques, l’empereur Charles VI, Marie-Thérèse, Joseph II, la République belge, Léopold II, François II, la conquête française, le royaume des Pays-Ras et durant sept ans il avait pu applaudir à l’indépendance de la patrie régénérée.

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Les institutions d’autrefois avaient légué à l’Etat moderne magnifiques exemples de charité dictés par la loi d’amour enseignée par le Christ. Se pénétrant de ce devoir, nos lois ont érigé à leur tour la bienfaisance en institution officielle, non sans encourager tous les dévouements individuels et en particulier ceux qui trouvent leur source dans une religion bien entendue et obéie. Aussi le Gouvernement a récompensé à de multiples reprises les actes de dévouement, de courage et d’abnégation.

Visiteurs des pauvres pour les Bureaux de bienfaisance, administrateurs des hospices, médecins des hôpitaux, et surtout lutteurs héroïques lors des épidémies de choléra et de typhus ou de lors de la disette de 1846, ces titres abondent dans les listes de nomination. Je m’arrêterai à quelques cas, types de beaucoup d’autres.

Boniver, chef mineur à Seraing, a exposé sa vie pour sauver des mineurs enfermés par l’incendie dans une mine. Massin, Godart, Dumont, Boulanger en on fait autant. Cornet, couvreur à Havré, a sauvé en différentes circonstances dix-huit vies humaines au péril de la sienne. Le chirurgien Malengraux a donné la même preuve de dévouement héroïque au cours d’accidents de mines en 1836, 1840, 1846, 1847 (2 fois), 1849 (2. fois), 1852, 1854, année ou il descendit dans un puits très profond pour en retirer un fonctionnaire qui y était tombé et que nul n’osait secourir.

M. Nicolaï, le grand philanthrope, ne se contenta pas de fonder à Stavelot le célèbre hospice qui porte son nom. Il distribua le surplus de sa fortune, soit plusieurs millions, de son vivant, à deux cent trente-deux communes pauvres, en sorte qu’à sa mort on trouva à peine de quoi subvenir à ses funérailles.

Et quel héroïsme chez le garde excentrique Sarrasin ! Surprenant un misérable occupé à déboulonner un rail pour faire dérailler un express, il voulut l’empêcher de poursuivre sa besogne criminelle et fut atteint d’un coup de marteau et percé de deux coups de poignard ; malgré trois terribles blessures, il eut le courage de se traîner jusqu’au signal d’alarme et de le faire manœuvrer, puis il tomba évanoui, en sauvant d’une mort certaine plus de trois cents voyageurs.

A cette noble lignée d’hommes de cœur se rattache le nom d’un citoyen qui s’illustra par la réforme du système pénitentiaire, le modeste et savant Edouard Ducpétiaux. Après avoir pris part avec enthousiasme aux événements de 1830 et avoir été le premier à arborer à Bruxelles nos couleurs nationales à la place des couleurs françaises, Ducpétiaux s’était absorbé dans l’étude des problèmes sociaux, peine de mort dont il était l’éloquent adversaire, criminalité, misère, chômage, remèdes à

y apporter, statistiques ouvrières. Il était inspecteur général des Prisons et avait publié une centaine d’ouvrages sur les objets variés de ses études quand la croix de chevalier lui fut décerné en 1847.

Pour être complet, je devrais revenir ici sur les noms que j’ai cités en parlant des membres de l’Ordre dont le dévouement envers la misère ou l’indigence a été remarqué à d’autres titres. Votre mémoire suppléera à une répétition qui pourrait paraître fastidieuse.

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Tandis que la Science recevait le tribut d’hommages que j’ai rappelé parlant de l’Enseignement, les Belles-Lettres et les Arts étaient aussi l’objet de la sollicitude du Gouvernement. Une fois de plus, je dois regretter les limites dans lesquelles je suis contraint de me tenir. Je suis ébloui constatant l’essor magnifique donné aux talents par l’indépendance.

A peine pourvu des principaux ressorts nécessaires à son action, le Gouvernement organise la première Exposition des Beaux-Arts en 1836. Ces assises artistiques n’ont cessé depuis lors d’encourager le talent et d’initier le public à ses progrès. Leurs fruits ont été abondants au delà de toute prévision.

Dans nos listes je vois tour à tour des paysagistes : Rossuet, Lauters, Fourmois, Redouté, Verboekhoven, Robbe; des peintres d’intérieur : De Rraeckeleeer, si intime et si persuasif; Madou, inégalé dans ses scènes si consciencieusement étudiées et si spirituelles; des compositeurs : De Keyzer, Gallait, Guffens, Leys, Navez, Portaels, Slingeneyer, Stevens, Thomas, Van Brée, Verlat, Wappers, Wierts, tous, hélas! peu suivis actuellement; des graveurs tels que Reaugniet, au burin duquel bien peu de citoyens de marque ont échappé, et les frères Wiener, médaillistes célèbres; les sculpteurs Fraikin, Geefs, Simonis, De Vigne; les architectes Ralat, Cluysenaar, Poelaert, Suys.

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Dans les lettres apparaissent des noms également fameux : spécialistes tels que le comte Arrivabene, économiste, ami du philosophe Gioberti et de Cavour, commensal des marquis d’Arconati, à Gaesbeek, et aussi l’écrivain militaire Brialmont.

Voici les historiens qui mettent en lumière les gloires du passé belge : David, Reiffenberg, Gachard, Henne, Juste, Kervyn, Marchai, Motte, Polain, Schayes, Van der Maelen (le fondateur du grand établissement géographique de Molenbeek), Chalon, deBusscher, Scheler : Les littérateurs baron Willems, d’Otreppe, Kersten et Conscience, ce fils d’un soldat français et d’une mère anversoise, tenant d’elle les fortes traditions de la race campinoise. Les poètes : Clesse, qui a dit si heureusement :

Flamands, Wallons ne sont que des prénoms,

Belge est notre nom de famille

et Van Hasselt, trop délaissé, méritant une célébrité plus grande que celle qui entoure son nom. Tout jeune, il avait suivi avec enthousiasme le sillon tracé par l’école romantique, le lyrisme de Victor Hugo et l’harmonie de Lamartine. Je ne résiste pas à la tentation de vous lire quelques-uns des vers qui annoncèrent ce talent trop tôt moissonné dans sa fleur. Son Ode à la Belgique en 1853 commençait ainsi :

L’Europe te disait, ô Belgique, ô ma Mère :

« Ta royauté, vain mot ! ta liberté… chimère !

Les peuples sans passé n’ont point de lendemain.

Le temps laissera-t-il le trône que tu fondes

Affermir dans le sol des racines profondes?

Et ce siècle, sais-tu ce qu’il garde en sa main ? »

Et te voilà, pourtant, ô mère vénérée.

Vivante aux yeux du monde et du monde admirée.

Qui debout dans ta force et dans la majesté.

T’es fait cet avenir qu’on croyait un mensonge

Et montres à tout peuple épris de son vain songe

Notre réalité.

Permettez-moi d’ajouter ici le nom d’un écrivain d’élite qui fut longtemps notre compatriote d’adoption, car il passait environ la moitié de son existence en Belgique où l’attiraient le mariage de sa fille et la possession d’une charmante villa à Boitsfort. C’était Désiré Nisard, membre de l’Académie française et du Sénat de l’Empire.

Enfin, la musique a sa part, avec de Bériot, Fétis (créateur du Conservatoire royal), Gevaert, Lemmens, Servais, Vieutemps, Samuel, Van Campenhout, auquel nous devons les accents de la

Brabançonne qui ont rallié les patriotes de 1830 comme ils ont soutenu et encouragé nos cœurs pendant une douloureuse servitude, chanté aussi notre délivrance, et continuent à réjouir toutes nos fêtes. Ce sont là les précurseurs des Benoît, des Franck, et du maître Ysaye, dont un concours triomphal vient de célébrer ces jours ci la gloire sous les auspices de la Fondation musicale Reine-Elisabeth.

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Nous arrivons au dernier aspect que je voulais considérer avec vous, aux intérêts économiques. L’agriculture, l’industrie et le commerce ont pris une part considérable dans l’essor de la Belgique; à tous trois les banques ont donné le plus précieux appui, pendant que les fonctionnaires publics leur apportaient un concours éclairé.

L’embarras est grand devant les noms si nombreux dont les services sont attestés par la décoration nationale. Je voudrais les évoquer tous, parce que les efforts de tous ont fait la patrie plus grande et plus riche, en permettant au sol de produire davantage, aux bras de créer plus de richesses et de conquérir plus d’aisance, à tous les citoyens, en un mot, de trouver une vie plus heureuse sous l’égide des trois couleurs.

Dans l’agriculture, on voit le comte Cornet, le pépiniériste de Ravay, les grands cultivateurs Le Docte, Marcq, Michotte, Mertens, Van Houtte (de Gand), nom encore célèbre aujourd’hui.

Dans l’industrie, les premières années du règne voient apparaître les grands noms de Boch, à Keramis; Claes, à Lembecq; de Biolley, à, Verviers; de Hemptinne, Desmet, Rosseels, Morel, Vercruysse, Jacqmyns, en Flandre; de Dorlodot Delloye, Godin, Houtart, Legrand, Warocqué, Simonis, Mullendorf, Puissant, en Wallonie; Lelièvre, au Val-Saint-Lambert; Peltzer, Sax, Rey, Van Hoegarde, de Montblanc, à Ingelmunster; presque tous évocateurs de dynasties respectées et de succès éclatants remportés dans la métallurgie, la verrerie et la glacerie, les houillères, les filatures, les tissages ou la tapisserie, cet art qui fut une de nos gloires les mieux établies.

Dans la banque, outre les fondateurs ou animateurs de la Société Générale et de la Banque Nationale, je rencontre les personnalités d’Engler, Bischoffsheim, Tercelin, Terwagne, Emerique (qui institua l’Union du Crédit). Parmi les collaborateurs de ces grands financiers, je ne puis passer sous silence les ingénieurs Simons, De Ridder, Henri Maus, dont le premier, après avoir été envoyé vers 1822 à Panama par le roi Guillaume pour préparer la construction du canal de ce nom, édifié quatre-vingts ans plus tard, s’acquit une durable renomtée en établissant nos premières lignes de chemins de fer.

J’applaudis encore à la sollicitude déployée par le Gouvernement dès qu’il put encourager les négociants belges établis à l’étranger, et y favorisant l’activité de nos concitoyens par l’acquisition de débouchés nouveaux. On peut citer les grandes maisons créées à Singapour par Cateau, à la Nouvelle-Orléans par Deynood, à Rio de Janeiro par Lizens, à Valparaiso par Grisar, à Constantinople par Helbig et par Rampacher. Les noms de ces vaillants pionniers, de ces avant-gardes se lançant avec courage et confiance à la conquête de marchés inconnus achèvent un tour d’horizon qui a pu déplaire par sa sécheresse inévitable, mais que votre indulgence pardonnera.

Elle pardonnera parce que vous songerez que dans cet inventaire sommaire de vos richesses morales la trame est composée des plus pures renommées illustrant notre passé. Et vous me permettrez d’ajouter que ces longues lignées d’ancêtres peuvent et doivent se réjouir de leur côté en constatant que leurs exemples ont trouvé des héritiers dignes d’eux et sachant marcher noblement sur leurs traces.

Ne voit-on pas apparaître là, sous la forme la plus tangible, ce fruit que j’attribuais en commençant à votre Ordre, la vertu créatrice ?

Baron Paul Verhaegen, Président honoraire à la Cour de Cassation. Grand officier de l’Ordre de Léopold.