L’attribution de la Médaille Commémorative 1914-1918.

Faut-il rire ou se fâcher?

Un ministre, nous ne savons plus lequel, décida un beau jour, que les anciens combattants d’Eupen et de Malmedy qui en feraient la demande, seraient décorés de la médaille commémorative de la campagne 14-18. Par anciens combattants d’Eupen et de Malmedy, il faut entendre nos frères recouvrés qui, de 1914 a 1918, vêtus de feldgrau et le casque a pointe ou le sturmhelm sur la tète luttèrent courageusement, nous l’espérons tout au moins, dans les rangs des armées royales et impériales ? fur Gott, Kaiser und Vaterland ?.

La médaille commémorative, c’est une décoration de deux sous qui fut, après la guerre, décernée a tous les anciens combattants, y compris les gardes civiques. C’est moins que rien et c’est piriforme. Personne ne s’est jamais vante de la posséder, quoiqu’il y ait des braves types qui ont fait largement leur devoir et qui n’ont que ca, plus la médaille de la Victoire qui représente encore un peu moins. Mais tout de même décerner ces décorations — et en grande pompe encore — aux ex-guerriers du kaiser, devenus Belges a la suite du traite de Versailles et, souhaitons- le, se sentant Belges de la tête aux pieds, c’est excessif !

Un ministre a trouvé ca très bien et on a dépêché de hautes autorités civiles et militaires pour remettre, cérémonieusement, ces médailles a ceux qui les avaient obtenues… après les avoir sollicitées. Nos anciens, eux, avaient reçu cette distinction honorifique par l’intermédiaire du ministère des postes, représente en l’occurrence par le facteur du quartier. Reste à voir ce qu’il y a de plus révoltant dans cette affaire. Que le gouvernement belge ait décide d’accorder cette médaille de guerre a ceux qui servirent dans les armées allemandes ou que d’anciens soldats allemands ayant fait leur devoir, dans les rangs allemands l’aient sollicitée ? Il y en a quelques-uns qui ne l’ont pas réclamée et ceux-là, nous les comprenons. Si nous nous trouvions dans cette situation nous agirions comme eux et nous ne nous baladerions pas avec à la boutonnière un ruban, sollicite d’ailleurs, et qui symbolise la défaite de l’armée dans laquelle on a servi.

Pourquoi pas du vendredi 3 janvier 1936 n° 1118

La médaille commémorative et les Malmédiens

Nous l’avons dit, dans notre dernier numéro : la médaille commémorative de la campagne 1914-1918 sera remise, pourvu qu’ils en aient fait la demande, aux combattants d’Eupen et de Malmedy qui ont fait la guerre dans les rangs de l’armée allemande.

Au premier abord, cela parait comique. Décorer quelqu’un parce qu’il vous a fait la guerre, ce paradoxe, parmi tous les paradoxes dont est présentement hérisse le théâtre de notre existence, s’était révélé à nous de première grandeur.

Au second-r-abord, comme dit l’infâme plaisantin, la question change de couleur et de forme. Une reine de la haute couture parisienne disait : ? En fait de mode, ce l’est pas le chiffon qu’il faut considérer, c’est l’esprit du chiffon. ? Il en va de même en politique : ce n’est pas le paradoxe qu’il faut considérer, mais l’esprit qui a dicte le paradoxe… Nous jurons notre grand sacrédié que nous l’avions jamais pensé que les réflexions que nous avions dites au sujet de cette médaille qui récompense a la fois l’assailli et l’assaillant, pouvait occasionner du raffut a Malmedy et blesser, dans ce qu’elle a de plus respectable etde plus flatteur pour nous, la conscience patriotique des Malmédiens et de tels Eupenois.

Alors, voilà : parmi plusieurs lettres que nous avons reçues au sujet de la cérémonie de la remise de cette médaille, nous en publions deux qui nous paraissent traduire le mieux le sentiment des combattants de Malmedy et d’Eupen. Elles disent, avec une émotion qui frémit entre les lignes, les sentiments patriotiques qui animent ces frères retrouvés.

Ces lettres nous ont convaincus.

Malmedy, 5 janvier.

Mon cher Pourquoi Pas ?,

L’articulet ? Faut-il rire ou se fâcher ? ? paru dans votre journal du 3 janvier me parait regrettable. Peut-on faire un grief a des hommes qui ont fait loyalement leur devoir, quel que soit le côté de la barricade ou ils ont dû l’accomplir ? Ce n’est certes pas en agissant de cette façon que l’on gagnera le cœur des anciens combattants d’Eupen-Malmedy, qui, ne l’oublions pas, représentent la grosse majorité de la population de ces cantons. Et comment nous attacher la jeune génération si on houspille les anciens ?

Je suis Malmédien, donc Wallon cent pour cent, comme fut Liégeois, Namurois ou Tournaisiens. Tandis que ces derniers ont vécu depuis des générations selon leur cœur, pour traditions, nous avons eu, par suite de l’ignoble Traité de Vienne, des maîtres étrangers, et votre correspondant ; ne se doute nullement de ce que nos pères ont dû lutter pour empêcher la germanisation de la Wallonie malmédienne. Il ne comprendra non plus jamais ce qu’il fallut à nos vieux pères de courage, de foi, d’abnégation pour lutter contre un empire. Tandis que nos pères combattaient pour ainsi dire sans espoir, nos frères, de l’autre côté de la frontière, nous oubliaient.

Et aujourd’hui, au lieu de tenir compte du combat acharné soutenu par nos pères pour maintenir la vitalité romane, on leur fait le reproche que leurs enfants ont dû servir dans les rangs de l’armée allemande ? fur Gott, Kaiser und Vaterland ?, comme dit votre correspondant.

Qu’il se rende donc en France. Là, il apprendra, qu’aux termes de l’article 2 du décret du 1er juillet 1930, la carte et la Croix du Combattant sont attribuées aux Alsaciens et aux Lorrains devenus Français en exécution du traité de Versailles. C’est un peu plus que la Médaille commémorative !

Et puis, la Belgique nous a jugés dignes d’être Belges. Le sommes-nous ou ne le sommes-nous pas ?

Veuillez agréer, etc.

F. Abinet,

Invalide de guerre, Fondateur et Conseiller technique de la Fédération des Invalides de

guerre d’Eupen-Malmedy-Saint-Vith et La Calamine, Président du Cercle Malmédien de Bruxelles,

Chevalier de l’Ordre de Leopold II et des Palmes d’or de la Couronne, etc.

Eupen, le 7 janvier 1936.

Monsieur le Directeur,

Il est de votre droit strict d’avoir au sujet des A. C. d’Eupen — anciens porteurs du Sturmhelm — vos idées personnelles et il est du droit indéniable de votre journal humoristique d’opiner en conséquence, fut-ce de la façon la plus originale… Sans attacher à votre article une importance qu’il n’aurait pas, il est cependant permis à un habitant du pays rédimé de vous dire son avis, et je me permets de soumettre à votre jugement impartial et à votre bon sens les considérations suivantes :

Vous trouvez, d’abord, risible que l’on organise une manifestation pompeuse pour décerner des médailles qui ne valent pas deux sous. D’accord. Elles ne les valent même pas. Elles ne valent que comme symbole, non de la défaite allemande, ni de la victoire belge, d’ailleurs, mais de la mentalité de nos anciens combattants. En effet, il est faux que ces médailles devaient être sollicitées. On a eu le souci bien légitime de ne point décerner cette décoration a des indignes, et son octroi était donc subordonné a une déclaration de loyalisme de l’intéressé envers la Belgique : il y a tout de même une nuance.

Il y a eu 1,900 inscriptions à Eupen et autant à Malmedy et a Saint-Vith. Si nos anciens combattants, dans leur immense majorité, ont adopté cette attitude loyale et franche envers leur patrie, il semble qu’en Belgique même – ayant une fois annexe ces territoires – on devrait être réaliste et logique et se réjouir de ce fait.

Vous trouvez singulier que nos A. C. se baladent avec une médaille ? belge ?. Le motif ? Vous le dites, ils sont Belges. C’est parce qu’ils sont Belges, parce qu’ils estiment qu’ayant fait le sacrifice de leurs relations familiales, de leurs intérêts commerciaux et autres et s’étant rattachés résolument la Belgique, qu’ils doivent encore défendre tous les jours avec toute leur énergie, ils estiment, dis-je, pouvoir se mettre sur le même pied que les anciens Belges, ne pas devoir être considérés, ainsi que l’insinue la presse allemande, comme citoyens de seconde classe. C’est parce que, d’autre part, ils estiment qu’après avoir été exploités et grugés de la façon la plus odieuse – à l’armée prussienne, nos pères étaient intitulés gentiment : ? gens du Franzosennest ? — par la Prusse au cours de la grande guerre (nos tables commémoratives interminables en font foi), qu’après que l’Allemagne en 1918 a cru pouvoir les vendre et les abandonner a un sort inconnu sans une parole de regret, ils sont d’avis que leur patelin natal

n’a nul intérêt à redevenir l’hinterland d’Aix-la-Chapelle. C’est enfin, parce qu’ils croient que le sacrifice immense du soldat des tranchées, qu’il ait souffert dans un uniforme kaki ou bleu ou feldgrau, est digne d’estime, sans plus, que l’A. C. est, humainement parlant, un citoyen d’honneur : ? La Fédération nationale des Invalides belges? est tout entière derrière eux.

Et nous sommes donc fiers que S. M. le Roi, par l’intermédiaire de son ministre, M. Deveze, a voulu décerner cette médaille aux Eupenois-Malmédiens le 14-7-34, comme nous sommes fiers d’appartenir à un peuple qui, en dépit des mesquineries et des bassesses de tout esprit de clocher, a su arriver à un si haut degré de noble humanisme et de largeur de vue.

Un double motif a préside a la confection du texte réglementaire accordant cette médaille dans le temps — en 1934 il y avait identité de motifs; c’était pour reconnaître les sacrifices des A. C. dans les tranchées et ensuite leurs mérites dans l’œuvre de reconstruction générale après le retour dans leurs foyers. Ici, évidemment, il n’y avait ni maisons détruites, ni villes saccagées a reconstruire Mais vous admettrez qu’après cent ans de régime prussien, ramener la population, les frères recouvrés, dans le giron

de la mère-patrie, ne fut pas moins difficile et très délicat : ce sont les A. C. qui ont été les ouvriers inlassable: et intrépides de cette reconstruction morale. Et le Haut Commissaire du Roi, le lieutenant général baron Baltia, qui sera précisément reçu dimanche prochain par ceux qui furent les premiers collaborateurs de son œuvre grandiose, pourrait vous en parler.

Vous comprenez ceux qui n’ont pas demandé cette médaille. Puissiez-vous comprendre aussi quelque peu ceux qui l’ont ? sollicitée ?, quitte à penser que les circonstances et le fait de cette décoration chez vous par l’intermédiaire du facteur des postes n’était guère émouvant ! … N’est-il pas regrettable de constater que ceux qui, sans arrière-pensée et loyalement, se sont donnes à la Belgique et qui tous les jours doivent défendre leur conviction, voient forger les armes les plus blessantes contre eux en Belgique même.

J’ai cru de mon devoir de vous faire parvenir cette mise au point a titre documentaire et en vous parler d’honnête homme a honnête homme, et en m’efforcer de vous faire connaître la situation réelle à Eupen-Malmedy

Veuillez agréer, etc.

Un Eupénois.

Puisque les plus estimables et aussi les plus courageux sentiments se doivent découvrir au revers d’une médaille dont nous n’avions considéré que l’une des faces, nous non empressons de proclamer que, si la manifestation en question nous avait paru quelque peu comique, nous en approuvons la portée et le caractère, quand nous envisageons l’esprit qui l’a dictée.

Pourquoi pas du vendredi 10 janvier 1936 n° 1119

Avers et revers de la Médaille Commémorative 1914-1918