Le Général De Witte

Un beau soldat et un brave soldat. Un de ceux qui eussent mérité de voir leur nom inscrit sur le mémorial de l’armée belge que l’on vient d’inaugurer au musée des Invalides, à Paris, à côté des Jacques, des Leman. des GilIain, car il fut incontestablement le vainqueur de Haelen, gloire de notre ancienne armée, celle d’avant l’Yser . Regardez-le. C’est le type classique et déjà un peu … historique de l’officier de cavalerie, du houzard, du cosaque, du guide! De la prestance, de la carrure, de la ” gueule ‘” l’amour des beaux uniformes, des beaux chevaux, des attitudes théâtrales, des toasts enflammés. des revues et des parades. Tout cela, en temps de paix, faisait sourire. En temps de paix Murat et Lasalle eussent aussi fait sourire.

Cela faisait sourire aussi dans la seconde partie de la guerre, quand la cavalerie démontée en était réduite, sous peine de passer pour embusquée, à faire la guerre de tranchées et à se mettre à l’école des plus humbles pousse-cailloux . Mais au début de la campagne, quand on croyait encore pouvoir faire la guerre à l’ancienne mode, « la guerre fraîche et joyeuse », comme disait l’autre, ce talent du cavalier, cette humeur aventureuse, ce goût des belles chevauchées, pouvait servir quelque-chose. Et De Witte a eu la veine d’être à peu près le seul général de cavalerie qui ait remporté une victoire dans un combat de cavalerie.

Ancien colonel des Guides, breveté d’état-major, le plus jeune lieutenant-général de l’armée d’avant guerre, il fut chargé en août 1914, du commandement de la division de cavalerie. C’était le meilleur choix qu’on pût faire. Aucun chef n’était arrivé, aussi bien que lui, à inculquer à ses hommes la haine de l’envahisseur. Personne ne fut plus carrément, plus violemment anti-boche; il le fut d’autant plus qu’il était de ceux qui, avant la guerre éprouvaient pour la Bochie, et surtout pour son armée, une admiration sans réserve. Il est même l’auteur d’une certaine brochure, signée O. Dax, qui fit scandale en son temps, et qu’il a dû fort regretter depuis. Examinant l’éventualité d’une guerre franco-allemande, O. Dax, plein de vénération pour le grand état-major allemand, assura que l’armée française ne pourrait faire de résistance sérieuse, et, considérant quel devait être dans ce cas le rôle de la Belgique , concluait que notre intérêt bien entendu était manifestement de nous mettre du côté du plus fort. O. Dax n’y allait pas, on le voit, avec le dos de la cuiller, et il montrait de l’honneur national une conception un peu particulière.

Pensait-il vraiment ce qu’il écrivait ? La plume est un outil difficile à manier, pour qui à l’habitude de brandir un sabre. Il y a bien quelques militaires qui ont illustré l’art d’écrire, mais, généralement, c’est qu’ils étaient à la retraite. Un certain général Bonaparte, assez connu sous le nom de Napoléon, a même attendu, pour se livrer à ce penchant, d’être en prison. Ceux de la grande guerre, qui, suivant cet illustre exemple, écrivent l’histoire de leurs campagnes, feraient peut-être mieux de se taire. l.e général De Witte, assurément, eût été bien inspiré en ne confiant pas des intimes pensées à ce funeste O. Dax.

Mais, à tout péché miséricorde: quand en 1914, De Witte déposa sa plume pour saisir son outil naturel, il montra qu’il avait une tout autre conception de l’honneur que ce malencontreux plumitif. C’est certainement à son action personnelle que nos cavaliers et nos carabiniers cyclistes durent le mordant extraordinaire, l’audace et l’esprit d’initiative qu’ils montrèrent dans les combats de patrouilles, les reconnaissances et les embuscades qui constituaient leur tâche au début de la campagne. Ce sont leurs exploits qui, d’un moment donné, firent croire aux Bruxellois naïfs, que peut-être l’armée belge suffirait à arrêter l’armée allemande. Vous souvenez-vous de la légende du uhlan qu’on capturait avec une tartine ? … Mais ces petites aventures étaient loin de contenter le général De Witte, qui voulait apprendre aux Boches ce qu’il leur en coûterait de lui avoir fait dire des bêtises. Il voulait sa bataille: il l’a eue. Le Hasard, le Généralissime, ou le Dieu des Armées l’ont bien servi. Haelen fut vraiment un très beau fait d’armes, dont il mérite toute la gloire.

Nos troupes étaient inférieures en nombre; elles avaient battu en retraite: mauvaises conditions pour le maintien du moral. Mais le moral de De Witte était excellent. Grace à De Witte, les dispositions furent très heureuses et la victoire indiscutable. Après l’Yser, le rôle de la cavalerie est fini. aussi bien le rôle de la cavalerie allemande, le rôle de la cavalerie française, que le rôle de la cavalerie belge. Dans le courant de 1915, De Witte est bien chargé, il est vrai, de réorganiser sa division et de la préparer pour une percée éventuelle: mais le front se stabilise de plus en plus : cuirassiers, hussards, dragons de France mettent pied à terre, prennent le flingot, et revêtent la capote bleu horizon. Guides et lanciers font de mime, à cela prêts que leur capote est kaki. De Witte est chargé d’une mission spéciale en Russie, où sa belle prestance, ses beaux uniformes, ses décorations et son air cosaque produisent le meilleur effet. C’était encore la Russie des tzars. Mission honorifique, mission funeste aussi, car, à l’armée comme en politique, les absents ont tort. Quand De Witte rentra en France, l’esprit de l’état-major avait changé. Un accident qui le força de renoncer momentanément à son commandement en 1918, permit a ceux qui trouvaient que sa place était bonne à prendre, de l’écarter définitivement. Lors de l’offensive libératrice, on trouva qu’il était trop fatigué pour prendre le commandement de ses escadrons. De Witte fatigué! Dans un match, même pédestre, il sèmerait tous les généraux qu’on a laissés en activité de service ! Dans tous les cas, il n’était pas trop « fatigué » pour porter le grand cordon de l’Ordre de Léopold. On l’a oublié. Pourquoi ? Dans l’armée, où le général De Witte a beaucoup d’amis. cela fit scandale.

Source : Pourquoi Pas, n°347, 25/03/1921.